- 26 sept. 2024
Comment choisir le "bon” pictogramme ?
- L'équipe Ça Dit Ça
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Dans quelques jours, nous consacrerons toute une publication à la manière de gérer des représentations différentes d’un même concept, dans le quotidien d’une classe. En effet, qui dit système de CAA et application/logiciel différents, dit aussi banques de symboles différentes.
Mais avant d’en arriver là, il nous semblait important de discuter avec vous de quelques considérations au sujet des pictogrammes. Préparer cette thématique nous a en effet permis de réfléchir davantage sur ce type de symboles ainsi que sur certaines balises dont nous devrions tenir compte, lorsque nous les choisissons pour travailler avec nos jeunes.
Il existe un grand nombre de banques de pictogrammes différentes (à titre indicatif, Carole Zangari en a dressé une liste non exhaustive sur son blog PrAACticalAAC), mais aussi parce qu’au sein d’une collection d’images, on peut trouver bien des manières d’illustrer un même concept.
Lorsqu’on y réfléchit, on se rend compte que le choix dépend de plusieurs facteurs, liés :
- au contenu du pictogramme lui-même,
- aux besoins et préférences de l’utilisateur de CAA,
- à l’accessibilité du pictogramme pour les partenaires de communication.
Nous vous partageons donc quelques éléments de réponse, selon les trois aspects identifiés.
Pistes de réflexion concernant le contenu du pictogramme
Choisir un pictogramme et s’y tenir, sur du long terme
Partons du principe que l’acquisition suit l’exposition : c’est à force d’être exposé à de multiples reprises à un mot, qu’on finit par le comprendre et l’utiliser. De la même façon, plus nos jeunes sont exposés à un même pictogramme dans différents contextes, plus ils apprennent à le reconnaître et à s'en servir.
Il est donc primordial de choisir une représentation du concept qui demeurera la même sur du long terme, et sera utilisée dans les différents supports visuels et outils de CAA du jeune, pour faciliter son processus d’apprentissage, tels que le suggèrent deux orthophonistes américaines, Carole Zangari, (cf Using Multiple AAC Symbol Sets and Systems with AAC Learners: Considerations for Thoughtful Interventionists) et Christine Derse (dans une publication sur The ASHA Leader, intitulée A Call for Consistency in AAC Picture Systems).
Choisir des représentations intemporelles
Parmi la panoplie de pictogrammes disponibles sur Internet et ailleurs, on trouve des représentations mettant en scène des enfants, dessinés dans un style “littérature jeunesse”, qui semblent très adaptées à un public plus jeune. Le “oui” et le “non” peuvent aussi prendre la forme d’un bonhomme sourire au milieu d’un nuage ou d’un bonhomme triste dans un gros X rouge (cf pictogrammes de la banque PCS). Certaines actions, comme le verbe “jouer”, sont parfois illustrées par un enfant en train de manipuler des jouets adaptés à une population de 5 ans et moins... Tant que l’enfant est petit, c'est mignon. Mais plus il grandit, plus cela devient infantilisant !
Dans l’optique où l'apprentissage de chaque symbole demande beaucoup de temps et d’effort à nos jeunes utilisateurs de CAA, il serait préférable de choisir des pictogrammes plus “intemporels”, auxquels le jeune pourra être exposé toute sa vie.
Se poser la question “Est-ce que ce pictogramme conviendra à cet enfant lorsqu’il aura 30 ans ?” peut aider, dans notre processus décisionnel, à opter pour des représentations plus neutres !
Préférer des représentations les moins ambiguës possibles
Fait vécu : pendant plusieurs années, le pictogramme utilisé dans notre école pour représenter le verbe “faire” a été l’image d’un bonhomme en train d’enfoncer un clou avec un marteau (pictogramme issu de la banque d’images PCS). Jusqu’au jour où l’une de nos jeunes élèves, un peu verbale, nous a donné un aperçu de ce que ce pictogramme signifiait pour elle en le nommant : “marteau”...! Cela nous a amenées à privilégier, notamment pour représenter les mots de vocabulaire de base, des pictogrammes plus “génériques”. C’est le cas, par exemple, pour le mot “ouvrir”, souvent représenté par une porte ouverte. Nous lui avons préféré une représentation moins transparente, mais facilitant la généralisation dans différents contextes (ouvrir la porte, ouvrir le robinet, ouvrir un plat, un sac, un livre, etc.).
À l’occasion d’une formation avec Brigitte Harrisson, autiste co-fondatrice, avec Lise St-Charles, du Centre d’expertise en autisme SACCADE, un exercice intéressant nous a été proposé : analyser des pictogrammes issus de différentes banques d’images, et essayer d’en deviner le sens, sans en connaître le référent. Cette petite séance nous a permis de réaliser à quel point nous pouvions induire nos jeunes en erreur, et parfois créer des non-sens, à cause des représentations que nous choisissons.
Pensez notamment aux pictogrammes illustrant les parties du corps à l'isolé : un bras rattaché à rien, un pied, une dent... Soit c’est “effrayant”, soit ça ne signifie rien pour un jeune qui n’a jamais vu une dent entière, extraite d’une mâchoire ! Autre exemple : des bonhommes allumettes sans yeux, sans bouche et sans oreille, ou coupés à la moitié du corps et flottant au milieu du pictogramme. Ce genre de détails qui nous échappent souvent peuvent déranger certains de nos jeunes !
Tout un chapitre du livre “Communication alternative et améliorée, Aider les enfants et les adultes avec des difficultés de communication”, de David R. Beukelman et Pat Mirenda (traduit par Emmanuelle Prudhon et Elsa Valliet) est consacré aux symboles (cf chapitre 3, “Symboles et amélioration de la vitesse”, pages 23 à 26, notamment). Plusieurs travaux de Light et Worah, entre autres, vont dans le même sens que les constats que nous avons pu faire.
Voici encore quelques suggestions qu’on peut y lire pour faciliter la compréhension par nos jeunes du sens des pictogrammes représentant des concepts plus abstraits :
Représenter des éléments dans leur ensemble, plutôt que séparément (ex.: pour illustrer une tranche de pain, il est préférable de représenter le pain entier et quelques tranches plutôt que juste une tranche, qui toute seule est difficilement identifiable ; mieux vaut représenter la bouche entière et les dents à l’intérieur, quand on veut illustrer le mot “dent”, en utilisant un contraste de couleur pour mettre l’emphase sur les dents, que des dents isolées) ;
Éviter d’utiliser des flèches pour attirer l’attention sur un élément du pictogramme, car sans un enseignement spécifique, ce symbole n’est pas forcément compris par nos jeunes. Il est préférable de représenter l’action et la personne en train de la réaliser (ex.: représenter l’action de ranger, par une personne en train de placer un objet dans une étagère, plutôt qu’une flèche entre l’objet et l’endroit du rangement).
Pistes de réflexion concernant les besoins et préférences de l’utilisateur :
Évaluer les symboles les mieux reconnus par l’utilisateur de CAA
Dans une publication récente de Carole Zangari, issue des travaux de David Beukelman, Pat Mirenda et Janice Light, plusieurs exemples de tâches pour évaluer la compréhension et l’utilisation des symboles sont décrites. Ces tâches nécessitent toutefois quelques prérequis, comme par exemple : s’assurer que le jeune est en mesure de comprendre des consignes telles que : “touche”, “regarde” ; de répondre à des questions fermées par oui ou non, pour confirmer ou infirmer (ex.: “Est-ce que cet objet est un... ?”) ; d’associer des pictogrammes à leurs référents ; d’exprimer ses préférences, en réponses à des questions.
Bien que ces tâches soient pertinentes et riches d’informations, elles ne sont pas toujours accessibles sans un minimum d’apprentissage (qui peut durer en fait plusieurs mois chez nos jeunes !) et de préparation (car il faut également prendre le temps d’identifier les concepts à évaluer dans plusieurs catégories et sélectionner les symboles correspondants, que l’on veut tester), si bien qu’on ne prend malheureusement pas toujours le temps de les administrer.
Adapter le niveau de détails à ses besoins
Devrait-on utiliser des pictogrammes en couleurs ou en noir et blanc ? Voici une autre question qui revient souvent et à laquelle la réponse doit être individualisée.
L’utilisation du noir et blanc peut faciliter la généralisation, et éviter, par exemple, qu’un jeune pense qu’une pomme est toujours verte, parce qu’on lui a enseigné ce concept avec une image de pomme verte (à condition bien sûr d’enseigner au jeune les différentes possibilités, en parallèle !). Par ailleurs, dans le cas d’une atteinte visuelle corticale comme dans le cadre d’un trouble du spectre de l’autisme, une représentation épurée avec une ou deux couleurs a plus de chances d’être reconnue, car moins complexe et moins distrayante, tel que le mentionnent Gayle Porter et Linda Burkhart dans une publication sur la hiérarchie représentationnelle (disponible en français).
Sur le terrain, nous avons pu remarquer que nos jeunes avec une déficience visuelle avaient plus de facilité à repérer des pictogrammes en couleurs que des pictogrammes en noir et blanc sur leurs tableaux de communication (surtout lorsque le nombre de pictogrammes est élevé). Ce niveau de contraste supplémentaire peut aussi être aidant.
Il est donc important d’évaluer ce qui répond le mieux aux besoins de nos jeunes. On s’aperçoit rapidement alors, que rien n’est jamais tout noir ou tout blanc (le jeu de mot était inévitable... !).
Choisir des pictogrammes en fonction de ses préférences
Lorsque nos jeunes sont en mesure d’exprimer leurs préférences, il est intéressant de les impliquer dans le choix de leurs pictogrammes, quand nous ajoutons un nouveau mot ou une nouvelle expression dans leur programmation. Ceci rend leur appareil de CAA plus personnel !
Pistes de réflexion concernant l’accessibilité du pictogramme pour les partenaires de communication :
Choisir un pictogramme aisément reconnu par les partenaires de communication
Lorsqu’on doit représenter un concept abstrait et que la participation de l’utilisateur dans le choix du pictogramme est moins aisée, Christine Derse suggère de privilégier l’image qui sera la plus facile à mémoriser et à reconnaître par les partenaires de communication.
Par ailleurs, il existe des symboles “universels” représentant certains concepts, comme par exemple : issue de secours, danger, toxique, etc. Ces versions sont reconnues dans différents milieux, sans formation particulière en CAA. Les utiliser tels quels ou s’en inspirer pour élaborer des pictogrammes qui s’en rapprochent, peut aider les partenaires de communication à les reconnaître et à les modéliser plus facilement.
Dans notre école, nous avons formé un groupe de différents intervenants (orthophoniste, enseignants, éducateurs spécialisés) pour réfléchir aux pictogrammes à utiliser avec nos élèves. En prenant les décisions en équipe, on s’assure que les pictogrammes sont reconnus par plusieurs partenaires de communication.
Choisir un pictogramme que les partenaires de communication pourront se procurer facilement
Parfois, le jeune est exposé à différentes versions d’un même concept, d’un milieu à un autre, parce que l’école utilise une banque de pictogrammes à laquelle la famille du jeune n’a pas accès, ou que les intervenants du réseau de la santé qui travaillent à la maison utilisent une autre banque d’images.
On devrait donc essayer d’uniformiser les pictogrammes auxquels le jeune est exposé, dans les différents milieux, en renforçant la collaboration entre l’école, la famille et les intervenants de la santé impliqués dans le dossier du jeune. De plus, si le jeune est habitué à une banque d’images en particulier, il est préférable de poursuivre avec celle-ci, dans ses autres milieux, afin de ne pas l’obliger à tout réapprendre.
Pour ce faire, on devrait donc s’assurer que les pictogrammes choisis par le jeune sont accessibles à l’ensemble des intervenants. À ce titre, la plupart des applications de communication robustes contiennent des banques de pictogrammes, de sorte que lorsque le jeune est équipé de celles-ci, la famille et les intervenants des différents milieux peuvent y avoir accès.
On peut être tenté également de modifier ou de créer soi-même des pictogrammes. Ceci peut en rendre l’accès plus difficile, pour les partenaires de communication qui n’ont pas été impliqués dans la conception de celui-ci. Si cela se produit, il faut veiller à bien conserver l’image et à la partager aux personnes concernées, de façon à ce que le jeune n’ait pas à apprendre un nouveau pictogramme pour remplacer l’image en cas de perte.
Veiller à écrire au-dessus du pictogramme le nom de son référent
C'est à la fois pertinent pour le jeune et pour le partenaire de communication. Pour l’utilisateur, cela permet une exposition à l’écrit supplémentaire, et pour le partenaire, c’est un moyen de l’aider à repérer et reconnaître les différents pictogrammes. Ceci est d’autant plus utile avec les systèmes de CAA qui ne sont pas équipés d’une synthèse vocale !
Ces pistes de réflexions, alors que nous rédigeons cette publication, sont aussi les nôtres. Dans notre milieu, les choses sont loin d’être parfaites : nous commettons des erreurs dans le choix des pictogrammes et nous essayons petit à petit de prendre des décisions plus cohérentes, avec une vision plus durable : penser à l’usage des pictogrammes à l’école et à l’extérieur, aujourd’hui et à la fin de la scolarité de nos jeunes. Nous avons encore beaucoup de chemin à faire, pour que ces considérations deviennent une réalité dans notre quotidien, mais on y croit et on travaille pour !
Si vous avez d'autres éléments de réponse à la question "Comment choisir un bon picto ?", nous serions heureuses que vous nous les partagiez ! La parole est à vous !
Auteures : Floriane Olivier, orthophoniste & Julie Paquet, enseignante en adaptation scolaire et sociale.



